Une fleur peut-elle s'enlever la vie ?
Une rose sauvage aux pétales épars sur le trottoir. Une marguerite emportée par le flot d'un ruisseau anonyme. Un coquelicot orange popsicle arraché de sa tige par un chevreuil affamé. Une élégante orchidée ayant déserté son pot après qu'il eût volé en mille éclats, grâcieuseté d'une maladroite main. Une tulipe autrefois si lumineuse est maintenant et pour toujours inerte, la tige ployée contre son vase, prison de verre...
Quelqu'un qui regarde chacune de ces fleurs ne dira pas que la fleur avait au préalable eu des idées suicidaires et voulut en finir. Nul ne dira pas d'une fleur ''cause du décès: suicide''. Ben non. C'est plutôt la totalité des adversités de la vie, ses intempéries, ses déséquilibres et ses cruautés qui souvent crée une combinaison de conditions écourtant la vie de la jolie fleur. Il y a cassure, trauma, souffrance. Et cette souffrance pour la fleur aura pu prendre la forme d'une tempête de grêlons cassant sa tige, un pied inattentif l'écrasant, ou une main de géant (AKA humain) l'arrachant de son coin de jardin.
Tout comme les fleurs, certaines personnes sont poussées à ce que l'on appelle communément ''suicide'' (un construit en fait, comme tout le reste), ces personnes ne voyant d'autre issue ou fuite d'une souffrance innommable, insoutenable.
Vendredi matin passé, après avoir déposé à l'école mon fils ado pour qui je me fais du sang de couleuvre, en route vers la clinique dans un travail au cours duquel évaluer le risque suicidaire de mes patients est souvent le ''bread and butter'' de la psychiatrie, et appréhendant retourner pour la première fois près d'une zone sinistre depuis qu'une personne avait mis fin à ses jours quelques semaines plus tôt, trop ironiquement, c'est avec un immense choc et un profond chagrin que j'appris qu'une fleur précieuse dans ma vie avait connu sort semblable.
Et cette fleur faisait partie d'une espèce en voie d'extinction. J'ai eu le grand privilège de faire plus ample connaissance avec elle lors de mon voyage épique, transformateur et mémorable dans les Pyrénées en septembre dernier. Sa persona très active dans les médias ne la rendait pas moins approchable. Elle demeurait chaleureuse, humaine, traitant toute personne qu'elle croisait avec dignité J'étais aussi galvanisée par sa curiosité, sa camaraderie, son énergie, sa douance, son ouverture. Je la voyais comme une petite soeur exceptionnelle: je l'admirais tout en ayant cet élan, également partagé par d'autres coureuses dans le groupe, de la protéger...
Mais visiblement, à cela j'ai échoué !? Je n'ai pas pu protéger la fleur de quoi que ce soit qui aurait pu être le pied du géant, la tempête de grêlons, l'ouragan... bref, des forces invisibles s'infiltrant dans le climat sociétal, si complexe qu'on n'arrive même plus à bien le cisconscrire. Je n'ai pas pu, à l"autre bout du continent, dans l'alcôve de notre amitié qui en était seulement à ses balbutiements, protéger cette pétillante fleur de cette souffrance dont visiblement j'ignorais à peu près tout... On croise des gens, mais en fait on n'a aucune idée de ce qui se camoufle derrière eux, ou ce qui fermente dans le grenier de leur désarroi, souvent fait d'un héritage transgénérationnel inconscient... On interagit avec les êtres de pointe d'iceberg à pointe d'iceberg.
Mon chagrin comporte au moins deux niveaux: un qui est fait de regrets de ne pas avoir pu continuer à dialoguer, rire avec elle, mieux la connaître et mené à bien les projets de collaboration professionnelle que nous avions commencé à élaborer, et un autre, plus troublant, fait de l'idée qu'elle ait porté une obscurité et lourdeur telles qu'elles prirent toute la place de la vie et dont elle dut se libérer. Je suis triste qu'elle est vécu une souffrance trop écrasante pour une fleur.
J'offre mes sympathies à sa famille, ses patients et leurs familles, ses collègues ainsi que toutes ces vies qu'elle a touchées. Karina, ma chérie (comme tu m'appelais si mignonnement sur Messenger), sache que tu auras été comme une majestueuse Perséide dans la fin de nuit de mon âme, une lueur d'espoir alors que je concluais un chapitre obscur de ma vie, une bouffée de fraîcheur dans toute la sottise et l'insensé qui tissent l'incarnation dans un monde dominé par l'ego.
Comment trouver une paix quand un si grand potentiel disparaît du monde tangible ? J'ai décidé de voir cette tragédie comme une nouvelle occasion de pratiquer. De mettre en application toutes mes stratégies d'intégration du deuil. Car le deuil est une pratique. On ne sait pas toujours ce qu'on pratique, ou dans quel but, mais tôt ou tard on prend conscience de la leçon, de la sagesse... J'ai communiqué avec mes nouvelles amies qui vécurent choc semblable par rapport à cette perte inqualifiable pour le monde pour faire un check-in, un processing des émotions, pour exprimer la compassion et se rappeler de prendre soin de soi. Ce qui m'a aidée fut de me rappeler qu'elle avait un rôle crucial dans cette incarnation: elle avait dit qu'enfant, elle rêvait d'être fleuriste. Eh bien, elle le fut. Car la vague de solidarité, de compassion, de bienveillance et d'amour dans la sororité des autres co-coureuses du programme Une Fille Qui Court, édition 2025, est la manifestation de sa nature de rassembleuse. De nous, sa nature enthousiaste et rassembleuse a fait un divin bouquet.
J'ai aussi cultivé la gratitude pour l'avoir connue, ainsi que toutes les autres filles du groupe, et l'émerveillement de réaliser que le lendemain de sa mort, sans avoir la moindre idée de ce qui était survenu, une de nos conversations m'était revenue en tête, sans que je sache trop pourquoi. Et cette même journée, j'avais eu le désir inexpliqué de porter notre coton ouaté commémoratif UFQC, et j'avais eu aussi comme une migraine dans l'hémisphère droit en après-midi alors que je verbalisais mes soucis de l'heure. Son énergie retournée dans la pleine conscience cherchait-elle à me dire quelque chose, à m'alerter en chatouillant mon intuition, en créant comme une synchronicité ? Les forces de l'invisible sont mystérieuses et fascinantes. Avec mon ami Chris, nous lui avons rendu hommage en consacrant au deuil notre épisode de podcast des Dandelion Reflections. Je relus avec attendrissement nos bulles Messenger de Septembre jusqu'à la dernière, le 11 mars dernier, au cours de laquelle elle partageait mon soulagement et ma gratitude pour un changement positif de trajectoire dans ma vie de maman, et elle me souhaitait douceur et courage. Nous avions convenu d'un appel-vidéo prochain qui malheureusement n'a pas eu lieu... J'ai eu une pensée spéciale pour elle lors d'une marche vendredi midi et puis durant ma course de 5 km ce matin. Je lui parlais dans ma tête et je la voyais dans chaque fleur. Une fleur tantôt délicate, tantôt audacieuse. Une fleur qui était elle-même, sans attendre la permission de qui que ce soit. Docteure Karina, tu es toujours là, et tu veilles sur nous, comme tu as toujours veillé sur le bien-être des enfants.
Merci pour tout ce riche héritage, cette apothicairerie de guérisseuse holistique que tu laisses. Nous devons maintenant nous montrer dignes de ta mission en la continuant du mieux que nous le pouvons, en sensibilisant la société non seulement sur la souffrance qui font que des gens perdent la vie, mais sur l'importance de protéger nos enfants, de prioriser leur sécurité, leur bien-être et leur épanouissement. Grâce à ton dévouement si inspirant, je sens déjà que je ne suis plus la même personne, la même médecin qu'avant. Tu m'invites à oser exprimer encore davantage mes potentialités pour le bénéfice du monde et surtout, de nos enfants.
Tu me manques. Merci de veiller sur nous et nos enfants. Repose en paix, petite soeur-fleur tant chérie.

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