Tortue enchantée
Le sentiment d'urgence, chaque jour, chaque heure, chaque seconde. Même quand tout est silencieux, ça vire, ça vrille en dedans. La quiétude suspecte, le silence lourd, l'attente, être plongée dans le ''ne pas savoir''... Une urgence panique si tenace que j'en ai un violent spasme à l'oesophage en essayant d'avaler mon sandwich. Faut croire que mon corps essaie de me communiquer que certaines réalités sont difficiles à avaler. Ou des mentries, impossibles à gober. Le refus de gober et le sentiment d'urgence ne faisant pas très bon ménage, j'ai décidé d'aller marcher comme j'ai tendance à le faire, pour me calmer les nerfs entre les marches qui font partie de ma routine (il paraît qu'une femme peut soustraire 18 ans de son âge chronologique si elle marche à une cadence élevée -imagine si elle court alors !-, et un homme, 20, selon le magazine pour ''retraités'' que mon chum ''retraité'' me refile désormais... je peux pas croire que j'en sois là, déjà...).
Je fis alors une rencontre sublime et magique. C'était hier après-midi. Dans la rue derrière la mienne, au milieu d'une entrée de voisins que je ne connais pas, se trouvait une tortue. Elle rentra immédiatement sa tête au moment où je m'approchais. Ah, quel dommage, je n'avais pas mon téléphone pour la photographier pour mon blog. Et surtout, je craignais qu'une auto ne lui passe dessus. Je décidai de passer chez moi et revenir. Après avoir remonté ma rue en direction de la maison où je l'avais aperçue, je la vis cette fois deux maisons plus haut, chez Tony. Je n'en revenais pas qu'elle ait fait ce trajet ! Je ne savais pas non plus trop quoi faire, elle était dans la rue... Elle n'était pas très bavarde, et ne voyant pas Tony pour lui demander conseil, je pris sur moi de l'emmener dans un habitat dit plus naturel, et plus sécuritaire. Je ne me souviens pas en avoir pris une de cette taille dans mes mains auparavant. Mon frère avait une mini tortue quand nous étions ados, je me souviens. Mais c'est tout. Je soulevai sa carapace par les côtés, pour ne pas me faire mordre (j'assume que cela mord, une tortue, quand cela a peur ?). Bref, j'essayai de marcher lentement, de lui parler aussi. Heureusement, le petit ruisseau en face de ma rue n'était pas loin.
Je m'émerveille de ce symbole de persévérance. Dans le livre Power Animals que je consulte régulièrement pour trouver les significations de chaque créature que je croise selon différentes cultures, trois caractéristiques associées à la tortue sont survie, diligence et protection. Récemment, j'ai à nouveau médité sur le concept et l'expérience d'une maison, ce que cela représente vraiment, alors que je ressens une évolution sous forme de détachement (être proprio comme femme et mère célibataire, c'est du sport. Je consacre beaucoup plus de temps à la gestion et à l'entretien que je ne l'aurais imaginé). La tortue est là pour rappeler que la vraie maison est en nous. Je crois bien qu'elle apparut dans ce voisinage enchanté pour me faire un petit clin d'oeil et me valider dans ce que j'envisage pour mon futur...
Ce matin, comme petite pratique d'auto-réflexion et de méditation, j'ai décidé de relire un texte écrit par ma bonne amie Renée et qui avait jailli de mes tiroirs alors que je faisais de l'espace pour la chambre de mon cher Andreas. Je crus sur le coup que c'était le mot qu'elle avait lu pour mes 40 ans. Je sais que ces feuilles de papier ont survécu au temps (plus d'une décennie), une traversée du continent, et quelques déménagements... Elles étaient dans ma section ''projets'' (AKA procrastination, LOL) de mon salon, et c'est une Bibi à la curiosité piquée, et dont l'attention fut captée par la calligraphie impeccable, qui me rappela mon intention de relire.
J'étais ébahie. Ce texte superbe et imaginatif (tel que mon amie sait les concocter) ne datait pas d'une mais exactement DEUX décennies. Ce n'était pas non plus pour un anniversaire charnière mais à l'occasion de ma complétion de résidence et des examens du Collège Royal en 2006, me proclamant officiellement psychiatre.
Je relus ce texte qui est une pure synchronicité car en sous-texte de l'histoire qui a Hippocrate, Héraclide et Mozart comme protagonistes, il est question de ma vocation, ma ''passion'' et leur intersection. Cette mission qui a jailli d'une passion mais qui est progressivement devenue, j'en ai bien peur, un fardeau... au point que je sais que je ne pourrai plus pratiquer la médecine dans cette satanée structure capitaliste pour encore bien longtemps...
J'ai pleuré en relisant ses mots. De gratitude, d'émerveillement (pour la magie du texte, avec une scène sur la flûte enchantée, dont La Maison des Enchantements est comme un prolongement...), de fierté d'avoir au moins essayé de ''soulager l'humanité'', et aussi de nostalgie face au deuil qu'une nouvelle trajectoire impliquera... Je veux continuer à mettre mes expériences et les petits bouts de sagesse accumulée au service du monde. Mais pas à n'importe quel prix.
Voilà donc la tortue en moi... La médecin depuis 25 ans, psychiatre depuis 20 ans. Pas à pas, j'ai rencontré l'autre dans son champ d'énergie, et l'ai laissé touché le mien. Et cela continue, alors que cette semaine je rencontrerai une personne dont le partenaire s'est suicidé dans une clinique où je travaille. Je vais lui faire toute la place, à cette personne endeuillée. Je serai pas là pour l'évaluer, faire l'histoire de sa ''maladie actuelle'', ni répertorier ses ''antécédants psychiatriques'', ni ''traiter''. Juste pour être là, en toute humilité, avec toute la présence, la capacité d'écoute, l'attention que je suis en mesure d'offrir, moi-même meurtrie par des souffrances, dont le suicide récent de mon amie, une autre qui incarnait la passion dans son rôle de soignante de l'humanité...
Pas banal, quand on y pense.
Chaque fois que je me sentirai alourdie par un deuil, une impuissance ou un désespoir de ne pas être parvenue à ''sauver'' une vie qui se présenterait sur mon chemin, je n'aurai qu'à penser à l'imagination de Renée qui a clamé sa foi en moi et la mignonne tortue que j'ai sauvée d'une mort certaine un samedi de mai. Ou bien c'est elle qui, de part sa nature enchantée, m'aura désignée et inspiriée pour mettre à exécution cette opération sauvetage.






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