Garoux et la pleine lune



                               



La première semaine de Garoux à la Maison des Enchantements fut saturée de leçons. L'évolution de ses biorythmes semble avoir suivi la règle des 3 expliquée sur les feuilles de papier que m'a remises Foothill Dog Rescue après que je fusse passée de célibataire de compagnon canin à maman d'un chiot trottineur en moins de deux heures: les 3 premiers jours sont caractérisés par la décompression (le stress chuta et il dormit pas mal durant le jour et s'endormit tôt le soir). Les 3 premières semaines concernent le sentiment de sécurité etc.

Il y a aussi une autre ''règle des 3'' que j'ai découverte, et elle concerne l'espérance de vie des jouets de pitou. Celle-ci peut être classifiée de façon suivante: 3 jours, 3 heures, ou 3 minutes. À tel point que la pile de balles, toutous, cordages et qui prend de l'expansion dans mon garage me donne l'idée de créer un cimetière pour tous ces jouets assassinés.

Les conseils de mon amie Tonya (qui elle-même a eu environ 8 ou 9 chiens dans sa vie) me furent précieux. Fini les toutous avec rembourrure. Il faut du Benebone (un jouet en forme d'os Y, avec fragrance pour carnivore -bacon, yeurk !- et à la dureté pour ainsi dire indestructible). Mon ami George, joueur de tennis et squash invétéré (même à 85 ans) lui a fait cadeau de deux de ses balles au vert fluo et elles sont parfaites pour le tenir occupé dans ma cour arrière pendant que j'arrose mes plants de bamboo ou retourne brièvement dans la maison...

C'est vraiment en faisant des erreurs que l'on apprend. Au début, j'étais fière de voir que tout semblait harmonieux, que mon Garoux semblait tranquille, docile. Je lui ai même enseigné rapidement, et avec succès, des commandes simples comme ''donne la patte'' (en français en plus ! Ah, mon pitou est génial, il est bilingue). Il a une mini-cage que j'étais réticente d'utiliser, craignant qu'il se sente oppressé (c'est ma perspective d'humaine que je projetai sur lui). Aussi, je décidai de le laisser seul brièvement pour aller faire des courses. À mon retour, je fus horrifiée de constater qu'il avait déniché un objet au fond d'un panier. Un souvenir de voyage d'Europe. Bref, la petite poupée de porcelaine avait l'air d'avoir tout juste complété un traitement de chimio...

Ce n'est pas tout. Deux jours avant la pleine lune, soit le samedi, 27 juin, à mon lever ce matin-là, je fus de nouveau sous le choc en entrant dans la cuisine. Des déchets (que je garde généralement dans un petit sac au fond de l'évier et que je jette aux quelques jours, mon mode de vie éco-durable faisant en sorte que ma production d'ordures ménagères est négligeable) jonchaient le sol en deux endroits. Il y avait deux contenants de crème glacée d'un litre déchiquetés (sans doute après avoir été avidement léchés. Oui, je sais, c'était une saveur sublime: Orchata !), un autre contenant ''clean'' (donc léché) de poulet et riz que mon fils avait laissé sur le comptoir, et des emballages de plastique dispersés. Oh là là ! J'espérais surtout qu'il n'avait rien ingéré de toxique. Je me rends compte de son habileté admirable pour attraper des objets après s'être hissé sur deux pattes. Un vrai loup-garou qui se déchaîne à la pleine lune !

Mais ce n'est pas tout... (ok, à ce stade-ci de mon narratif, âmes trop sensibles ou romantiques, je vous avise de vous abstenir). Après être arrivée dans le salon, je constatai une autre scène de crime: il s'en était pris à deux bouquins dont il avait mordillé l'épine et puis même arraché une des couvertures (il ne s'en pris pas à des ''paperbacks'', juste à deux livres avec couverture rigide). Je me penche pour les ramasser, et il s'agissait de deux livres dont le thème était en synchronicité avec un de mes sujets d'étude (cela sonne plus louable que ''préoccupation clinique'') de l'heure: Sex in History, et La Bicyclette Bleue. Deux livres que je n'ai jamais lus. Deux livres qui cherchent à attirer mon attention et me demandent de les consulter ?

Et il n'y a pas que le fait que nous dévorions les bouquins (lui au sens propre, moi au sense figuré) qui nous relie mon chien et moi. L'autre constat eut lieu en sortant de la douche ce midi-là. En ces 15 minutes qu'il me faut pour le lavage de cheveux, il avait eu le temps de s'assurer que je fasse une autre macabre découverte. Il avait pourtant l'air tranquille et innoncent dans son petit lit que j'avais acheté. Mais quand j'aperçus devant lui un kayak de plastique rose pour Barbie qui faisait partie de mon décor de fête non rangé depuis 2024, je sus qu'il y avait quelque chose de pas orthodoxe... impression qui fut immédiatement confirmée par la vue de Barbie qui était censée être dedans... ou devrais-je dire, ce qui en restait... Décapitée, scalpée, écartelée... À côté de telles fatales blessures, un pied encore dans sa sandale arraché et machouillé ou des doigts amputés n'étaient rien. 


Mon visage se glaça d'effroi à cette vue.


Je me sentis un peu pas mal dépassée, pas tant par l'ampleur des dégâts que par toute la tâche colossale de réorganisation de mon espace de vie et d'esthétisme guérisseur à La Maison des Enchantements qui m'attendait. Car ceux qui me côtoient savent fort bien que j'ai une foule d'objets de toutes sortes à portée de patte... Vite, je ramasse les autres Barbies avant que Garoux ne les yeute avec un peu trop d'enthousiasme. Je me vois déjà, condamnée à l'exil après que le premier chien ''décapiteur de Barbies en série'' eût fait les manchettes...

Des moments d'accalmie après de tels épisodes de barbarie contre les objets ou autres prouesses étonnantes (comme quand j'ai retrouvé, perplexe, un lourd set de draps neufs encore en paquet sur le sol un matin, alors que je l'avais déposé sur la table la veille) furent très trompeurs. Car sur le point de compléter sa deuxième semaine chez moi, Garoux eut l'audace de machouiller mon fil d'ordinateur portable sans lequel ma batterie a une durée de vie de moins de deux heures. Alors qu'il était dans la même pièce que moi mais que j'étais affairée à autre chose. Comme près de 80% de mon travail (emails, tenue de dossiers) et de mes activités créatrices (blogs, vidéos, publications académiques) se passent avec cet écran, vous pouvez imaginer la catastrophe que sa phase orale absolument déréglée représenta. Moi qui me trouvais pas pire pantoute de me sentir en résonance avec mon chien, étant même fière de mon intuition que je priorisai au lieu de conseils de tous les gens énervants qui aiment donc cela avoir une opinion sur tout et la partager même sans sollicitation, je commençai à sentir ma confiance en moi sérieusement défaillir...

Et il y avait d'autres drames pas disables en sourdine aussi. Qui teintaient ma perception de tout cela. Qui me pétrifiaient de chagrin au point de me faire me sentir coupable de ne plus être capable de me montrer enjouée avec lui comme je le devrais.

Mais deux semaines après son adoption, malgré des whiplash de l'âme qui me désorientent et me lacèrent sans cesse, lui il est toujours là. Il me fait vivre quelque chose que je ne pense pas vraiment avoir vécu avant dans ma vie, sauf avec mes fils quand ils étaient petits: une abondance d'amour qui passe dans un enthousiasme débordant et une démonstrativité affective inégalable. 

Comme quoi même le réconfortant peut aussi être un trigger... Car chaque fois qu'il cherche à ''s'asseoir'' sur mes genoux, je suis ramenée dans la plus tendre enfance de mes fils si épris de leur ''maman''.

C'est ce que je suis pour toi, hein, Garoux ? Maman. Et toi, tu es mon quatrième ti-gars fougueux, tiens. Mon quatrième blond.

Merci d'être là et d'être témoin de mes peines comme de mes joies. 





À droite, sur la table, paquet de draps que
je retrouvai sur le sol un matin au lever



Ah, quelle douce et paisible innocence quand il dort !

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